La conférence d’ouverture du métropolite Philarète de Minsk était une méditation sur l’histoire des peuples de la « Slavia orthodoxa » à la lumière des Saintes Ecritures. Cette lecture de notre histoire est un acte de mémoire de nos péchés et de nos infidélités, et en même temps – 20 ans après la célébration du millénaire du baptême de la Rus’ – de la miséricorde de Dieu.      L’acte de mémoire du passé ouvre l’avenir, il donne un futur. La Bible nous enseigne qu’il le fait en nous rappelant dans le présent notre liberté, collective et personnelle, et notre responsabilité dans l’histoire du salut. Le métropolite nous a rappelé que notre responsabilité prioritaire pour ouvrir l’avenir est cependant la reconstruction du Temple de Dieu, dans le cœur de chaque personne, dans la société par la justice sociale.
Les Saintes Ecritures nous tendent un miroir dans lequel nous pouvons lire et relire l’histoire du Peuple de Dieu qui dessine aussi notre histoire. Il est bon de rappeler que la Bible contient elle-même une lecture plurielle de l’histoire, même si elle est une histoire sainte en tant qu’histoire du salut. La Bible médite et re-médite les « mirabilia Dei », les merveilles de Dieu et les infidélités de l’homme. En faisant mémoire des actes salvateurs de Dieu, elle les relit génération après génération à la lumière de l’expérience présente. Dans la Bible la mémoire de l’histoire devient une lecture plurielle, polyphonique et critique, de l’histoire apparemment fragmentée, que Dieu unifie. Le Christ ressuscité relit (re-mémore) toute l’histoire d’Israël à la lumière de sa propre messianité de Serviteur Souffrant et ressuscité (Lc 24). L’histoire devenue mémoire s’écrit et se dit de génération en génération d’après des genres littéraires différents : la narration, la lamentation, la méditation des sages, la confession de foi, des péchés, de louange (fidei, peccatorum, laudis). Elle est même mémoire de l’ultime (gr : eschata) lorsque le livre de l’Apocalypse nous met déjà sur les lèvres le « Cantique nouveau » de la Jérusalem céleste.
Le métropolite Philarète nous a rappelé aussi que toute culture authentique est un carrefour (une croisée de chemins) où les contemporains rencontrent les ancêtres : continuité dans la diachronie. Dans cette perspective la génération présente a un devoir et la responsabilité de recueillir les mémoires des justes, confesseurs et martyrs de la période soviétique (XXe siècle) – Rappelons les conférences de K. Sigov sur N. N. Kositskij et de K.-Chr. Felmy sur le P. Pavel Svetlov.
Une des questions que nous devrions nous poser aujourd’hui – et il s’agit là d’une réflexion qui va au-delà de notre Colloque de cette année – est celle du rapport entre la culture (religieuse et nationale) dominante dans un Etat et ses cultures minoritaires, anciennes et nouvelles (immigration). C’est là un défi considérable pour tous les Etats.
La réflexion du Nonce Apostolique sur la culture commune qui caractérise par excellence le Peuple de Dieu tout entier nous sera ici d’un grand secours : la sainteté. Pourrions-nous écrire ensemble l’histoire des saints de la période soviétique et les proposer à la mémoire des Eglises encore divisées ? La belle contribution d’Elena Gavriliuk sur saint François d’Assise nous y encourage.
La Bible est un livre de mémoire (hébr : zakor). L’homme biblique écoute et fait mémoire des interventions salvifiques de Dieu. La mémoire affermit le courage et la confiance en Dieu dans le présent et pour l’avenir, nous a expliqué le P. Nicolas Makar.
La mémoire porte surtout l’espérance du Peuple de Dieu : celle de la venue du Messie Sauveur. La mémoire se fait anamnèse et épiclèse. Elle tend vers le retour du Christ et le hâte. Le trône vide du Christ peint au-dessus de l’autel dans tant de sanctuaires des églises byzantines visualise cette attente. En Jésus-Christ, la mémoire devient mémorial qui embrasse toute l’histoire et toutes les histoires humaines (P. Henryk Paprocki) dans le hodie (gr : sêmeron) de Dieu qui se souvient de nous dans le sacrifice (gr : thysia aineseôs ; sl : žertva xvalenija) unique du Fils.
La table ronde consacrée à la figure exemplaire et lumineuse du P. Alexandre Schmemann nous a invité à participer à la liturgie comme lieu et avènement de vie divine, accueillant les expériences de l’homme contemporain.
Dieu se souvient, l’homme oublie nous a rappelé l’archevêque Philippe de Poltava. La Bible dénonce cette faiblesse et ce péché de l’homme : il se bouche les oreilles et endurcit son cœur. La conversion du bon larron est l’exemple de l’homme qui se souvient de Dieu, dans la certitude que Dieu se souvient de lui pour le sauver et le faire entrer dans son Royaume. La méditation philosophique du professeur Viktor A. Malakhov a approfondi les questions éthiques de la mémoire et de l’oubli : que faut-il oublier et que ne faut-il pas oublier ; quelle est la relation entre l’oubli et le pardon ? Le pardon n’oublie pas, mais transforme le mal en bénédiction, à partir de la source primordiale, la Lumière venue en ce monde (cf. Jn 1, 4-5). La contribution de Marina A. Novikova y a ajouté un témoignage réfléchi et poignant.
Le rapport entre l’histoire et la mémoire induit nécessairement la question du temps vécu. Les personnes vivent dans le temps. Les cultures aussi y vivent et tentent d’élucider son mystère. Adalberto Mainardi s’est demandé si l’Europe catholique n’était pas redevable de sa compréhension de l’histoire à la « Cité de Dieu » de saint Augustin d’Hippone, et l’Europe orthodoxe à saint Denys l’Aréopagite. Le sens de l’histoire concrète versus l’histoire suspendue à l’éternité ? Peut-être n’est-il pas superflu d’introduire ici ce que le théologien catholique J.-B. Metz a appelé « le tournant anthropologique » (die anthropologische Wende). Mais sommes-nous si sûrs que Byzance ne l’a pas connu ? Les réflexions du prof. Alexandre Philonenko nous ont ramené, à un niveau philosophique, à la mémoire biblique : « La mémoire de la gloire à venir, l’événement historique et l’espérance ». La réflexion philosophique contemporaine découvre quant à elle l’importance de la dimension eucharistique lorsqu’elle scrute les rapports entre historiographie et mémoire(s).
La grandeur du travail de l’historien a été soulignée par Clare Asquith (Voir son livre Shadowplay: The Hidden Beliefs and Coded Politics of William Shakespeare. 2006). L’historien, par un travail ascétique et honnête, libère la mémoire du passé des clichés et des préjugés. Dans le travail pour le rapprochement des Eglises divisées ce travail est d’une importance humble et extrême : les travaux de Francis Dvornik sur le patriarche Photius de Constantinople, et de Joseph Lortz sur la Réforme l’ont démontré par le passé. Au-delà, les mémoires historiques distordues influencent profondément et négativement le dialogue entre les cultures en Europe (cf. Sergej Bortnyk sur l’historien protestant des dogmes Werner Elert).
D’où la nécessité de la purification de la mémoire. La responsabilité des Eglises aujourd’hui est grande (cf. le P. Didier Berthet, le Jubilé de l’an 2000 dans l’Eglise catholique). Chaque église doit vérifier les mythes construits par une certaine idée de la propre identité historique. Tel fut aussi une leçon à tirer de la conférence du P. Bogdan Ogoultchansky. La « science » historique rend possible des lectures renouvelées de l’histoire propre. Les Eglises ont un devoir de mémoire toujours à revisiter avec respect et esprit critique. Est-ce que les Eglises peuvent relire ensemble leurs histoires communes et antagonistes ? P. Hyacinthe Destivelle nous y a encouragé.
L’écoute de la souffrance infligée les uns aux autres devrait trouver ici une place. Pouvons nous créer des lieux (oases) où cela est possible dans un climat de prière et de repentir (meta-noia), des lieux où le dialogue de la charité permet la purification des mémoires ? Que faire au niveau de la catéchisation des fidèles de nos Eglises divisées pour guérir les mémoires théologiques unilatérales ? Nous avons un devoir de droiture intellectuelle, a insisté Marek Kita.
Que faire au niveau des cultures en Europe ? Déconstruire les « mythes » (polémiques) les uns sur les autres, a répondu le P. Bogdan Ogoultchanskij, et à travers les personnes en attitude d’échange engager le dialogue des cultures, car le mythe dé-personnalise. Tenons en grande estime le travail de traduction. Les traducteurs sont des médiateurs entre les cultures. Ils sont des carrefours vivants (Cf. Dux i Litera). Les « civilisations » ne se rencontrent qu’à travers les personnes.
L’histoire de chacun aujourd’hui, celle des dernières 50 années, condense toute l’histoire de l’humanité (S.B. Krymskij). L’accélération de l’histoire menace la mémoire en la réduisant à la pratique, l’actuellement praticable (i.e. relativisme absolue de fait). En contraste : la présence de Dieu (salvatrice et eucharistique) au temps de l’homme qualifie ce temps. Jésus Christ est « ho erxomenos » (celui qui vient). Il confère une densité de repentir et de joie (P. Vladimir Ziélinski) au temps d’attente dans l’histoire.
S’il est permis d’exprimer un regret, ce serait celui de l’absence, dans notre Colloque, d’une réflexion systématique sur la tradition, familiale et sociétaire, comme éveil d’une mémoire vive et ouverture à la culture propre et à la culture universelle par le biais de la culture propre.
Evoquons encore « la sagesse de l’espérance » (mudrost’ nadeždy), expression merveilleuse de la poétesse Olga Sedakova pour Dante. L’acte de mémoire est aussi un don à recevoir avec gratitude. La gratitude pour le don (et le par-don, i.e. le don gratuit au-delà du don) ouvre les cœurs et les intelligences à l’action de grâces (eucharistia).
Enfin, rappelons que notre foi chrétienne nous invite à nous ouvrir à la gloire future, à cette espérance du retour du Messie. Cette gloire sera vécu sans oubli : les stigmates (plaies) de Jésus dans son corps glorieux l’attestent.
Les cultures subsistent-elles dans la gloire de la Jérusalem céleste (Apc 22,1-2) ? Saint Jean le Théologien évoque cette présence des nations sur cette place immense au cœur de la Jérusalem céleste autour de l’arbre de vie. Vers cette croisée (перекрёсток) nous-mêmes, nos histoires, nos mémoires, nos cultures sont en marche.
 
The paper was delivered at the “Assumption Readings” International Theological Conference in September in 2008 in Kyiv
 
 

 

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