C’est en donnant que l’on reçoit,

c’est en s’oubliant que l’on trouve,
 c’est en pardonnant que l’on est pardonné,
 c’est en mourant que l’on renaît à l’Eternelle vie.
Saint François d’Assise.
 
 
Le thème de l’amitié est un thème qui me tient à cœur. Nous avons organisé à l’Institut d’Etudes Œcuméniques de Lviv en 2005 notre conférence inaugurale sur ce thème, « l’amitié, valeur œcuménique », dont nous avons publié les actes.[2] Nous sommes tous convaincus que seule la relation d’amitié que le Christ a instauré avec ses disciples nous permettra d’atteindre l’unité ecclésiale tant désirée car elle aussi la source de la véritable connaissance.
J’aimerais aujourd’hui, si vous me le permettez, insister sur l’importance de l’amitié qui peut unir les hommes au-delà des confessions. L’amitié est un don de Dieu qui dépasse les frontières juridictionnelles. Récemment a eu lieu le rassemblement œcuménique de Sibiu où étaient présentes toutes les Eglises chrétiennes en Europe. J’y ai retrouvé un grand nombre d’amis orthodoxes mais aussi catholiques, protestants et anglicans. Notre prière commune nous a à Sibiu à nouveau rapproché encore plus. Nous avons même pris des engagements en commun. Cela a été un motif de grande joie de voir les délégués de toutes les Eglises ukrainiennes, à savoir l’Eglise orthodoxe ukrainienne et l’Eglise grecque catholique ukrainienne, s’engager ensemble à promouvoir la justice, la paix et la protection de l’environnement en se fixant des objectifs très précis. Il faut prendre au sérieux ces engagements. Une déclaration œcuménique, ce n’est pas un bout de papier qu’il faut oublier aussitôt la réunion achevée. Il y a une attente très forte dans le peuple de Dieu, qu’il soit de confession catholique, protestante, ou orthodoxe, pour que les théologiens, les évêques et tous les responsables ecclésiaux soient responsables et se réconcilient en profondeur. La déclaration de Rhodes en juin dernier réunissant la plupart des Eglises orthodoxes a d’ailleurs affirmé que, en dépit des divergences encore existantes avec les catholiques et les protestants, l’urgence prioritaire aujourd’hui était que les Eglises qui croient en la Trinité et au salut en Jésus Christ témoignent de façon commune dans le monde sécularisé.
Ce n’est un secret pour personne que le monde orthodoxe post-totalitaire n’a pas une très grande expérience de l’amitié avec le monde chrétien occidental. Et c’est bien normal. On se souvient combien les contacts avec les étrangers étaient sous contrôle à l’époque soviétique. On se souvient aussi du choc qu’a représenté la brutale rencontre avec le monde capitaliste libéral au début des années 1990. Aussi l’expérience de l’amitié entre orthodoxes, catholiques et protestants au sein de la première vague de l’émigration russe en Occident dans les années 1920-1930 me paraît très intéressante à rappeler.
J’ai écris tout un livre sur la question et je vous recommande vivement de lire les passages qui concernent l’amitié qui est apparue petit à petit entre Nicolas Berdiaev et Jacques Maritain, entre le père Serge Bulgakov et bishop Walter Frere (1863-1938).[3] Aujourd’hui j’aimerais ajouter un épilogue à cette histoire. J’aimerais parler d’un personnage secret, d’un saint caché, comme dirait mon ami le père Michael Plekon, je veux parler de Paul Anderson (27.12.1894-1985). Paul Anderson était d’une douceur et d’une humilité infinie. Bien sûr dans la mesure où il était un des auteurs de la revue La Voiej’avais lu son auto-biographie No East or West.[4] Je savais le rôle exceptionnel que ce presbytérien avait joué pour aider les réfugiés russes après la première guerre mondiale, pour créér les éditions YMCA Press (600 000 livres publiés entre 1920 et 1955), pour soutenir financièrement l’Institut saint Serge, l’Académie de philosophie religieuse, le Fellowship saint Alban and Saint Sergius et l’Action Chrétienne des Etudiants Russes. Je savais également que ce témoin aux côtés de John Reed de la révolution russe, - il a même été envoyé en 1919 dans la prison de la Boutyrka par les bolchéviks - était un des meilleurs experts en Occident sur les persécutions anti-religieuses du gouvernement soviétique et qu’il fut l’un des principaux artisans avec Nikita Struve du succès éditorial de Alexandre Soljénytsine. Je savais enfin que cet homme devenu anglican au fil des ans disposait depuis 1925, date de sa participation à la conférence de Stockholm, jusque à la fin de sa vie, d’un des meilleurs carnets d’adresses œcuméniques du monde (de John Mott à Visser’t Hooft et aux différents archevêques de Canterbury). Il avait su nouer aussi de véritables amitiés non seulement avec Berdiaev, mère Marie Skobtzoff et Léon Zander, mais également avec le patriarche Athénagoras, Mgr Nikodim Rotov et le patriarche Alexis II. En particulier Anderson a joué un rôle de premier plan pour faciliter l’entrée des Eglises orthodoxes sous domination communiste au sein du Conseil Œcuménique des Eglises en 1961 à New Delhi.
Je savais tout cela. Mais voilà…Il se trouve qu’au mois d’avril dernier j’ai eu l’occasion de me rendre à Chicago et de travailler dans ses archives.[5] En consultant les 60 cartons de dossiers soigneusement classifiés, j’ai pu mesurer combien cet homme avait été un véritable don de Dieu pour les émigrés russes.
Car sans ces lettres répétées de soutien financier pour les émigrés russes auprès du bureau central américain du YMCA, sans son attention apportée aux demandes les plus folles de ces émigrés en permanence dans le besoin, sans son permanent travail de coordination auprès des cercles les plus conservateurs de l’émigration russe méfiants à l’égard du YMCA, notamment auprès de Mgr Antoni Hrapovickij qu’il a également publié, un grand nombre d’initiatives des émigrés russes n’auraient pas pu voir le jour. C’est lui qui a obtenu du mécène John D. Rockfeller Jr une dotation de 100 000 $ (pour la seule année 1926)pour soutenir en plus des projets déjà mentionnés toute une série de projets passés inaperçus : le soutien à l’école d’ingénieur pour émigrés russes qu’il a créé à Paris, des bourses d’études (comme pour Paul Klépinine), des financements de voyage aux USA (comme pour les pères Zenkovsky et Boulgakov), etc…[6] Laissez moi citer un autre exemple. Par discrétion, Paul Anderson ne mentionne que rapidement dans sa biographie la création d’un réseau de soutien aux prisonniers pendant la seconde guerre mondiale. Or son expérience de la première guerre mondiale, ses talents d’organisateur et de chercheurs de fonds lui ont permis d’aider des milliers de personnes emprisonnés, isolés de tout et dans le besoin entre 1940 et 1945.
J’ai été également profondément touché par le soutien personnel qu’il a apporté avec son épouse Margaret à l’Action Orthodoxe. Dans son autobiographie il ne dit pas que c’est lui qui a trouvé le financement pour l’Action Orthodoxe. Il écrit simplement « mère Marie m’a montré un bout de papier avec un budget ». Et à la phrase suivante il écrit simplement « La maison fut louée et bientôt l’Action Orthodoxe a commencé son action en faveur des réfugiés »[7]. Or non seulement il a financé dès son origine en 1935 l’œuvre caritative de la mère Marie Skobtzoff mais encore après la mort de mère Marie à Ravensbrück en 1945 c’est lui qui a soutenu Théodore Pianoff pour que l’association de mère Marie puisse poursuivre son action. Il a trouvé des financements, a maintenu le contact avec les anciens membres (comme ma grand-mère Tamara Fiodorovna Klépinine, le père S. Shevitch, S.P. Jaba, etc...), est venu à Paris pour aider Pianoff à trouver une solution aux conflits juridiques qui opposaient ce dernier avec les propriétaires des bâtiments de la rue de Lourmel.
Même chose en ce qui concerne l’avenir du YMCA. Il est parvenu à convaincre la maison mère à Chicago de céder entièrement la maison d’édition aux émigrés russes. Il a divisé la propriété en plusieurs parts pour forcer la maison d’édition à continuer à collaborer avec le mouvement de jeunesse dont il sentait qu’une nouvelle génération était prête à se mettre au service de la mission chrétienne en URSS (comme Cyrille Eltchaninoff, Nikita Struve, Ivan Morosoff, Alexandre Victoroff, Michel Sollogoub…). Devenu en 1948 « Trustee » du séminaire orthodoxe saint Vladimir près de New York, il a entretenu des liens amicaux avec tous et en particulier avec le père Alexandre Schmemann. Ce dernier fut pendant un temps le président de l’ACER et le confesseur de Soljénytsine. Anderson resta en contact également avec Georges Kuhlman ancien rédacteur de la revue Put’ devenu un haut diplomate au sein de l’Organisation des Nations Unies. A plus de 80 ans, au moment de la mort de Ivan Vassiliévitch Morozoff, il se rendit à Paris pour soutenir les uns et les autres et éviter que les émigrés ne se divisent entre eux une nouvelle fois.[8] Comme l’écrivait Nikita Struve il y a quelques années, Paul Anderson était sans conteste « un grand ami de l’Eglise Orthodoxe ».[9]
On pourrait parler très longuement de ses multiples initiatives, souvent peu connues comme par exemple sa participation à la commission mixte internationale de théologie entre anglicans et orthodoxes. J’encourage très sincèrement les jeunes chercheurs ukrainiens anglophones à travailler sur ces archives exceptionnelles. Pourtant aujourd’hui compte tenu du temps qui m’est donné, j’aimerais simplement dire ceci.
Premièrement l’amitié n’appartient pas seulement aux frontières confessionnelles de l’Eglise, elle fait entrevoir que les frontières de l’Eglise sont bien plus larges que ce que nous imaginons habituellement. Elle remet en question nos identités et nous fait entrevoir les rayons chauds, souvent inattendus, du Royaume de Dieu sur la terre. La règle n’a de sens que si elle nous protège des ténèbres. Le canon est au service du dogme comme le rappelait le père Afanassiev. Or le dogme est l’expression de la relation amoureuse qui existe entre Dieu et les Hommes. Aussi ne condamnons pas trop vite ce sacrement de la vie qu’est l’amitié méta-confessionnelle.
Deuxièmement l’Eglise à mon humble avis n’accorde pas suffisament d’attention aux hommes de paix, aux humbles, à ceux qui donnent généreusement sans monnayer leurs dons. Notre relation à l’argent est emprunte d’une telle méfiance que nous hésitons à honorer ceux qui parviennent à mobiliser des ressources pour une bonne cause. Or le Christ lui-même nous encourage certes à ne pas être dominé par la fascination de l’argent (Luc 12, 33), mais aussi à ne pas craindre l’argent, à placer l’argent à la banque (Mathieu 25, 27) et à l’utiliser pour le bien de l’Eglise. « Faites-vous des amis avec l’argent trompeur » (Luc 16, 9) dit le Christ en expliquant que la principale qualité pour les enfants de la lumière c’est d’être responsable vis-à-vis de toute mission qui nous est confiée. Or la mission que Dieu nous confie, comme le confirme la parabole du gérant habile, c’est d’entretenir des relations humaines et remplies de compassion par l’intermédiaire de l’argent. On ne peut servir Dieu et l’Argent (Luc 16, 13) mais on peut utiliser l’argent pour servir Dieu. Et il faut savoir honorer ceux qui y parviennent. Il y a dans l’optimisme américain, dans la générosité occidentale, dans la capacité d’ouverture à autrui de la spiritualité protestante ou catholique quelque chose de très profondément chrétien. Si le mouvement œcuménique est fondamentalement un échange de dons, si comme l’a dit à Sibiu Andrea Riccardi le monde orthodoxe a apporté l’icône à l’Occident, alors oui le monde orthodoxe de son côté doit accepter de s’ouvrir aujourd’hui humblement à cet optimisme radical, à cette foi profonde du christianisme occidental venue de l’évangile : « ce que vous ferez au plus petit, vous le ferez à moi-même ; et ce que vous donnerez avec amour, Dieu vous le rendra au centuple. »
Troisièmement l’amitié n’empêche pas la vérité. Paul Anderson, ce grand ami du monde orthodoxe, a clairement distingué entre l’œuvre de l’Eglise russe pendant la période des persécutions et celle du gouvernement soviétique. Dans ses mémoires il a nettement condamné à la fois l’Union de Brest de 1596 et l’élimination de l’Eglise grecque catholique en 1946.[10] Aussi aujourd’hui il me semble qu’il serait utile pour favoriser de nouvelles amitiés trans-confessionnelles en Ukraine que chaque tradition confessionnelle reconnaisse les faits et demande pardon pour les violences commises dans le passé.
 
Conclusion
Le temps est donc venu non seulement de célébrer l’amitié inter-confessionnelle, amitié sans laquelle la fameuse renaissance de la théologie russe aurait eu bien du mal à s’exprimer comme on l’a vu. Le temps est également venu de reconnaître en la figure de Paul Anderson un saint caché de notre époque, et de lui rendre hommage de façon œcuménique. La République Française lui a déjà décerné la légion d’honneur. Il reçut également l’ordre d’Officier de l’Empire britannique. L’Institut saint Serge à Paris lui a accordé le grade de docteur en théologie. Il me semble que la moindre des choses serait de consacrer, de dédier une salle de cours dans une académie de théologie en Ukraine à cet infatiguable défenseur des droits de l’homme en Ukraine, des persécutés pour la justice et pour la foi, à ce promoteur de la pensée orthodoxe, à cet indéfectible ami de Mgr Cassien Bezobrazov, du père Vassili Zenkovski et de sainte Maria Skobtsova.
Permettez-moi de conclure en citant Nicolas Berdiaev : ‘L’Académie de philosophie religieuse a pu être créée grâce au soutien actif du YMCA américain. La décision de créér l’académie de philosophie religieuse a été prise dans l’appartement du secrétaire du YMCA, Pavel Frantsevitch Anderson, un homme remarquable ayant toujours eu une attention extraordinaire et une sympathie à l’égard des Russes (prekrasnovo tcheloveka, vsegda s neobyknovenom vnimaniem i utchastiem otnossichevossia k russkim). C’est grâce à Anderson, Lowrie et à quelques autres amis, que l’œuvre culturelle fut possible dans l’émigration.[11] Je suis convaincu que le travail désintéressé du YMCA qui a publié tant d’auteurs russes expulsés de leur patrie sera un jour appréciée par la Russie lorsqu’elle aura retrouvé la liberté d’expression. »[12] Permettez-moi de souhaiter que cette appréciation s’étende un jour à l’Ukraine. Merci de votre attention.
 
 
The paper was delivered at the “Assumption Readings” International Theological Conference in September 2007 in Kyiv
 
 


[1] Conférence prononcée à Kiev en septembre 2007 à l’occasion d’un colloque organisé par K. Sigov sur l’amitié à l’académie de théologie de la laure saint Antoine des Grottes et sur le territoire de la cathédrale sainte Sophie. Cette communication prononcée en présence du métropolite Filaret de Minsk, exarque patriarcal de l’Eglise orthodoxe russe en Bélarus, a été ensuite donnée en octobre 2007 à l’académie de théologie de Minsk à Jirovitchy devant l’ensemble des séminaristes. Le métropolite Filaret qui a connu personnellement Paul Anderson s’est accordé avec l’auteur pour qualifier Paul Anderson de ‘saint laïc’ de notre temps.
[2]Friendship an ecumenical value, Lviv, IES/UCU, UCU Press, 2005.
[3] A. Arjakovsky, Zurnal Put’, Kiev, Phénix, 2000 (en russe) ; A. Arjakovsky, La génération des penseurs de l’émigration russe, Paris, Kiev, L’Esprit et la Lettre, 2002.
[4] Paul Anderson, No East or West, Paris, YMCA Press, 1985.
[5] 15/35/54 Liberal Arts and Sciences, Russian and East European Center, University of Chicago, Illinois, Paul B. Anderson, 1909-1988.
[6] Archives Anderson, Box YMCA, Confidential.
[7] P. Anderson, op. cit., p. 75.
[8] Report on Visit to Paris, November 16-27, 1979. Archives Anderson. Box Ymca Press.
[9] Bratstvo sviatoi Sofii, Paris, YMCA Press, 2000, p. 320.
[10] P. Anderson, op. cit., p. 128.
[11] La traductrice en langue française du livre du philosophe russe était Elisabeth Belenson, une amie de Berdiaev, a rajouté le mot ‘amis’ dans sa traduction. N. Berdiaeff, Autobiographie spirituelle, Paris, Buchet Chastel, p. 311.
[12] N. Berdiaev, Samopoznanie, Paris, YMCA Press, 1989, p. 289
 
 
 
 

 

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