Chers chacun et chacune,

Comme l’an dernier, je reviens d’Ukraine avec le désir de vous partager un peu de ce que j’ai vécu là- bas dans la semaine du 20 au 27 juillet. Un temps court, mais bien rempli !

Constantin Sigov, ce professeur de l’Université Mohyla de Kiev, un homme animé d’une véritable inspiration, avait de nouveau organisé une « Université d’été » dans le petit village de Lichnya, à une trentaine de km de Kiev. Dans le contexte des événements si  rudes que l’Ukraine a connus cette année et connait encore à ce jour, la simple décision de maintenir cette rencontre était un formidable acte d’espérance et de résistance aux tentatives de déstabilisation ou de démantèlement de l’unité fragile de ce pays.  Comme l’an dernier, nous nous sommes retrouvés une quarantaine de personnes, ukrainiennes majoritairement, mais aussi russes, bielorusses, géorgiennes.. . et françaises, puisque j’ai fait le voyage en compagnie de Béatrice de la Villéon, fervente disciple du P. Dupire (qu’Assia connaissait si bien) et de Didier Berthet, supérieur du séminaire d’Issy les Moulineaux, et qui a la chance, lui, de parler russe ! Nous avons également retrouvé là-bas mon ami Jean- Noël Dumont, professeur de philo à Lyon, qui avait fait ce printemps connaissance d’Alexis, le fils de Constantin, thésard à Lyon, et qui a participé comme nous à la première semaine de la session, baptisée du coup « semaine française »!

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Nous sommes arrivés le 20 dans l’après midi ; accueillis à l’aéroport par Alexis, nous avons rejoint l’Université Mohyla où Constantin a son bureau qui est aussi le foyer des éditions « Duch i litera » càd « L’esprit et la lettre », qui publient sous sa direction toutes sortes de textes essentiels de la littérature orthodoxe de l’émigration (les grands noms de l’orthodoxie française, O. Clément, Berdiaeff, Evdokimov, etc…), et des livres touchant toujours l’humanisme, la philo, la foi…( Il désire publier l’Esprit de l’éducation, pour l’instant ce sont les obstacles financiers qui l’arrêtent). En tout cas nous étions ainsi d’emblée au cœur de l’Ukraine résistante, car l’université Mohyla a été la première à bouger lors des événements de cet hiver, et l’actuel ministre de l’éducation en était alors le président. De ce haut lieu de la vie intellectuelle ukrainienne, encombré comme il se doit d’imposantes piles de papiers, livres… nous avons pris le petit car déjà rempli d’un certain nombre de personnes, surtout des étudiants, et qui en a ramassé d’autres à diverses haltes avant de prendre la route vers Lichnya. Belle autoroute, puis nationale aux nombreux nids de poule, sinon d’éléphants ! Accueil traditionnel avec fleurs, prière, sourires, dans la maison paroissiale-église qui s’est enrichie depuis l’an dernier d’un clocheton et d’une seconde et rutilante coupole ! Nous vivrons d’ailleurs, le dimanche 27 avant notre départ, la liturgie splendide de consécration de cette neuve église, au sommet de notre maison paroissiale.

La première réunion, une fois tout le monde installé, fut consacrée à un petit discours de bienvenue de Constantin : « cette année set particulière ; il s’agit d’une guérison. Le thème sera celui de la communion et nous allons essayer de dégager le sens des événements de cet hiver ». Il évoque aussi la figure du métropolite Vladimir de Kiev, décédé quelques jours plus tôt, qui a toujours encouragé son action et favorisé les échanges qui ont lieu à Lichnya. Puis il présente les divers intervenants : en dehors des trois français, il y a Maria, une russe fixée à Metz et travaillant à une thèse sur Péguy, qui sera avec Alexis ma traductrice très fidèle, Alexandre Philonenko, déjà présent l’an dernier, philosophe à la carrure physique impressionnante, un prêtre orthodoxe basé à Milan, un ménage russe dont je découvrirai au hasard des conversations que la femme, Karina Tchernak, se considère comme une fille spirituelle d’Assia, un jeune dominicain polonais vivant dans leur communauté de Kiev, Irina, la russe géorgienne prof à l’université de Moscou et déjà présente l’an dernier, Paul, un américain d’une humanité exquise, spécialiste de la pensée russe et de la Bible, qui nous fera deux conférences sur le Psautier ; une jeune femme russe polyglotte qui vit à New York et fait une thèse sur quelque chose comme : « religion et politique : le rôle des grécocatholiques dans la conscience nationale ukrainienne »…  Bref des thèmes de compétences variés, en relation plus ou moins directe avec le thème de la « koinônia » mais toujours bien intéressants.

Après le diner sous le hangar chaleureux et sous la houlette généreuse de Tatiana la cuisinière, nouveau tour de présentations, cette fois des participants : les étudiants sont une vingtaine, plutôt en fin d’études ou déjà engagés dans des métiers sociaux ou enseignants. Vous retrouverez dans le bel article que Catherine Elie avait fait à la suite du séjour de l’an passé pour la revue Christus (n° d’avril dernier) une bonne présentation des fins visées par Constantin pour donner à ces jeunes l’assise de pensée humaniste et de connaissances religieuses qui leur fait souvent défaut.  

Je ne vous résume pas toutes les conférences ! Elles nous ont promenés de l’évocation de la figure spirituelle du métropolite Antoine Bloom à une forte méditation sur le thème de la communion dans la Bible, d’Adam à Jésus Christ, d’un exposé de Karina sur les « nouvelles communautés (Jean Vanier, Taizé, San Egidio, les Focolari) à une réflexion sur les défis de la bioéthique ; elles témoignaient à nos yeux de catholiques de l’extrême diversité des orientations de l’Eglise orthodoxe aujourd’hui, depuis des positions qui nous ont semblé « a-cosmiques », et quelque peu déconnectées des enjeux de l’évangélisation aujourd’hui, à d’autres bien plus ouvertes tout en restant profondément spirituelles. Un des traits de Lichnya est que peuvent s’y exprimer des divergences de pensée sans que cela rompe le moins du monde le climat d’écoute et de communion vécue, comme nous l’avons vérifié même à propos des événements du Maïdan. Le plus intéressant pour nous a bien sûr été, au bout de quelques jours, l’abord en direct de ces  événements de l’hiver. D’abord par Alexis, qui a commencé son exposé sur « le témoignage » par ces mots : « Comment se situer, quand on est un homme de 30 ans citoyen d’un pays qui n’en a que 21 ? » Il fait sa thèse sur la notion de témoignage dans la pensée française (Simone Weil, Mounier, Ricoeur ) et c’était émouvant de constater combien ces penseurs avaient pu nourrir son engagement qui fut total, sur le Maïdan où il a passé plusieurs semaines en convoyant les blessés et en sécurisant les abords de la place.

Puis ce fut Constantin lui –même qui  a pris la parole sur ce thème. Je cueille au vol quelques-unes de ses paroles : « Aujourd’hui on parle peu de l’Europe en Europe… Mais les événements d’Ukraine peuvent lui apporter un air frais après les étapes de l’Europe totalitaire et de l’Europe réduite à l’économie de marché. Le Maîdan a été une source de lumière : lumière de la peur disparue, de la solidarité vécue, de l’espérance et de la simple humanité. Il a été une « révolution de la dignité » à l’encontre de tout système terroriste qui repose toujours sur l’indifférenciation des personnes. D’où l’importance qu’a eue la présence des artistes, en particulier du grand compositeur et pianiste ukrainien Sylvestrov. La lumière de la conscience vaut pour tout homme et est impossible à éteindre, et sur le Maïdan la solidarité des consciences était devenue un phénomène visible. La peur était dépassée, chacun était prêt à donner sa vie pour la liberté. Il faut maintenant refuser le simplisme d’une opposition est-ouest, Europe-Russie. Si l’Ukraine est vaincue c’est tout le travail de réconciliation en Europe qui en est compromis. Ne pas diaboliser les russes dont beaucoup sont aussi des témoins de la dignité (cf Averintsev).

L’exposé de Constantin a été suivi d’un échange non moins riche et passionnant, au terme duquel la parole nous a été donnée, à nous autres français : JN Dumont a dit qu’il avait le sentiment d’assister à un « mai 68 sans drogue ni alcool » et c’est vrai qu’on sentait dans ce jeune public un désir de faire du neuf, de donner à la dignité humaine sa place en politique qui rappelait le meilleur des aspirations de mai 68. Qu’en sera-t-il dans la suite ? Je ne sais mais je suis sûre qu’un lieu comme Lichnya est de ceux qui permettent de ne pas transformer le désir en utopie, mais de l’inscrire dans cette « microhistoire » dont Constantin nous a dit aussi qu’elle prépare et nourrit la « macrohistoire ».

Didier Berthet et moi avions prévu de parler de la pensée d’Hannah Arendt, en nous disant que cela pourrait être éclairant et fécond dans l’actuel contexte ukrainien, et de fait nos 4 exposés (3 de Didier et un de moi) ont été très bien reçus. Quant à Jean-Noël Dumont, il a fait 3 exposés sur Péguy qui étaient eux aussi vraiment de circonstance : de « qui est Péguy ? » aux « enjeux spirituels de l’action politique », ce fut un riche parcours, toujours suivi lui aussi d’échanges libres.

Quant aux soirées… en dehors du maintenant traditionnel feu de camp, sous les étoiles, nous avons eu un moment inoubliable avec le grand musicien Sylvestrov qui est venu passer une journée avec nous et qui, le soir, nous a fait écouter les poèmes, chants et morceaux musicaux composée ou joués sur le Maïdan. Il m’en a offert le CD, un précieux cadeau que je serai heureuse de faire écouter à quiconque le souhaite ! Je pensais à Rostropovitch jouant sous le mur de Berlin en train de tomber…

Je partais à Lichnya avec le désir de maintenir et renforcer le lien créé l’an dernier, en vue d’un éventuel séjour à cette université d’été de 3 ou 4 de nos étudiants de SMN russophones. Ce n’était pas possible d’organiser cela cet été mais je reviens très désireuse (et Constantin de même) que cela puisse se faire l’an prochain. Ce sera pour eux une expérience magnifique dans sa quadruple dimension oecuménique, linguistique, amicale  et culturelle. De plus j’ai enfin découvert cette année, la veille de notre départ, les églises de Kiev qui à elles seules méritent le voyage ! J’ai donc pu dire « au revoir » et non adieu à toutes ces personnes dont l’amitié et la délicatesse m’ont fait oublier que je ne parle pas un mot de russe !

Prions pour eux, pour leur pays encore si menacé dans son unité, et pour que la « Révolution de la dignité » trouve son expression politique durable.

La suite au prochain numéro…  L’an prochain à Kiev ? De tout cœur, Marguerite

 

 

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